Hommage rendu lors de la cérémonie :
Bernard,
Au plus profond de ma mémoire, le plus ancien souvenir qui me rattache à toi est l’image prégnante d’une Simca 1000 garée en contre-bas de la cité U. Drôle de coïncidence quand on sait la place de la voiture dans ta vie. Dès ton enfance prend forme cette fascination pour l’automobile, cet engin, à tes yeux, inaccessible.
Enfant de cultivateurs modestes, aîné de 5 enfants, tu nais, à la ferme, au milieu des années 40, dans un monde agricole en déclin où chaque journée se perpétue. A 4 ans et demi, ta journée se construit autour de la classe, des tartines de saucisson au goûter et des jeux avec les copains. La nuit, dans la chambre de tes parents, tu partages ton lit avec ton frère Marcel. A 8 ans, les foins, le ramassage de pommes de terre alourdissent la journée d’école. Les jeux se font plus rares mais tu joues avec ton frère. Vous vivez des histoires extraordinaires au côtés de personnages singuliers sortis de votre imagination. Les dimanches, apprêté, tu te rends en famille à la messe. Plus âgé, parfois, tu portes Élisabeth, la petite dernière, sur tes épaules, Françoise, sa jumelle, suit sous le regard de Marie-Jeanne, l’aînée des filles. Dans une famille où il y a eu un religieux, la religion imprègne le foyer. Tu seras même enfant de chœur auprès du fameux abbé Michel. Mais l’école te révèle, tu t’avères excellent élève, sauf en dessin d’après tes dires. Curieux de lettres, de mathématiques et de sciences, tu rentres au collège à 10 ans.
Les années ont passé, tu es adulte, tu travailles, maintenant, chez Rhône-Poulenc, l’entreprise de toute une vie, dans laquelle tu t’engageras corps et âmes professionnellement mais aussi humainement porté par un esprit de justice sociale. Mes souvenirs gagnent en définition, je n’ai pas 4 ans, nous sommes en février 1977. Nous marchons, ma mère, Marie-Jeanne, et moi à vos côtés, Marie-Denise et toi. Je questionne à tue-tête si l’on va voir un spectacle de marionnettes. Les sourires sont de connivence, je suis victime idéale de l’un de tes traits d’humour de circonstance, dans quelques minutes Marie-Denise deviendra Madame Dejoux. Vous ne le savez pas encore mais vous vous apprêtez à célébrer un mariage de près d’un demi siècle, animé par un respect mutuel et porté par une épouse dévouée qui t’a accompagné sans condition jusqu’à ton dernier souffle dans la maison qui a vu naître et grandir vos trois enfants Olivier, Florian et Mylène.
Une image se précise, j’ai peut-être 7 ans, tu es là, robuste, leste, descendant des Fumas, un sac en toile de jute sur les épaules, énorme, gonflé de châtaignes. Je te regarde, admiratif, traverser les chambas perdues dans ces montagnes de l’Ardèche. L’Ardèche, le Pont de Fromentières, ton village, ton havre de tranquillité, week-ends, congés, dès que possible, tu montes toute ta famille auprès de ta mère et d’Élisabeth, handicapée par sa cécité. Le Pont, l’attachement est fort, contagieux puisqu’il a imprégné à leur tour tes trois enfants. Là, tu te délestes. Tu lâches prise, tu te découvres, tu plaisantes, contes des histoires - les aventures de Joe la Crapouille, cow-boy hargneux, Florian, et du placide shériff Bill Prastamou, Olivier, prennent forme au gré d’une soirée -. L’été, à la fraîche, tu t’évades chevauchant ton vélo sur des kilomètres de montées sûrement pour mieux apprécier la descente. Tu nous auras même entraîné dans ta roue, tes garçons et moi-même, jusqu’au Mont Gerbier de Jonc. Avec la mémé, tu endosses ton rôle d’aîné. Tu réponds à ses sollicitations. Parfois, en râlant, tu administres, tu conseilles. Avec ta sœur, tu te montres affectueux. Même après de magistrales colères, tu sais rester bienveillant et attentionné. Plus prosaïque, tu retournes la terre, tu fauches, tu tonds, tu répares, tu remplaces. Néanmoins, tu t’adonnes aussi à la lecture : romans, l’Équipe et... Libération. Tu entretiens une culture littéraire et générale bien étoffée. Tu discutes, tu échanges, tu es ouvert au monde. Seul le fromage, entre autre, n’a grâce à tes yeux. Les picodons de la mémé, mes picodons, en feront les frais, lors d'un retour à Lyon, en voyageant sur le toit de la R14, coincés dans une selle de vélo.
Au Pont de Fromentières, tu nous rassembles ce jour dans cette église selon ta volonté. Toi qui te défiais souvent de la religion, tu nous laisses perplexes. Pourtant, l’été dernier, tu m’as fait entendre que tu avais toujours su faire cohabiter religion et rationalité. Alors, toi, l’enfant de choeur que les sciences ont éclairé, pragmatique, peut-être agnostique, devant tes amis, tes proches, tes petits-enfants, Thomas, Noah, Eli, Lilian, Théo et Rafael pour qui tu seras à jamais « Pépé », tu tires ta révérence en ce lieu, lieu de croyances, de traditions, lieu de ton enfance.
Une dernière image, Bernard, une voiture ou plutôt une caisse à savon. j’ai sûrement 12 ans. C’est la Toussaint, je suis au Pont. Avec le voisin, à partir des restes d'un vieux tracteur d'enfant et de deux planches, nous construisons un kart. La direction obtenue à l’aide d’un clou ne cesse de lâcher à chaque descente. Ni une, ni deux, tu perces, une vis, des rondelles et un écrou et le bolide suit toutes les courbes. Je suis aux anges.
Aujourd’hui, J’ai 53 ans, de la tristesse au fond des yeux, mon album d’images laissera des pages blanches, Bernard, mon tonton Bernard n’est plus.